Brutaliser la démocratie.

Il y a des soirées que l’on passe à regarder des séries et des vidéos de jeux vidéo pour se détendre. Puis il y a le soir où tu entends des cris dans la rue. Alors tu sors, va voir le spectacle en t’attendant à une altercation entre jeunes alcooliques. Puis là tu vois un groupe de 15 flics autour de ce qui semble être un corps inerte. Deux voitures, une vingtaine d’agents. Ça doit être grave. Tu cherches à comprendre ce qui se passe….bon en ce moment la police utilise les étudiants québécois comme des punching-balls, ça serait une bavure ? Puis tu vois qu’ils dégagent tout témoin potentiel de manière distinguée. Pas de doutes possibles c’est une fouille-passage à tabac. Quelques minutes plus tard ils embarquent ce corps à la manière d’un cadavre : c’est une jeune fille d’environ 1m60. Elle ne bouge pas, ne se débat plus. Quelques minutes et la rue se vide. Alors on voit deux autres jeunes filles qui étaient tenues à l’écart. Une d’elle pleure et se verse de l’eau sur le vidage. Tu descends, lui propose de monter se rincer le visage et se mettre un peu au chaud : on lui a gazé le visage à bout portant.

Au final ce soir-là avait lieu une petite (300 personnes environ) manifestation contre l’austérité dirigée par des groupes féministes. Elles ont été frappées, insultées…le tout au titre qu’elles n’avaient pas livré le « trajet » de leur manifestation. Donc la Police les fait tourner en rond, un groupe qui sort du tas et c’est la fête. C’est à ça que ressemblent les manifestations étudiantes depuis maintenant un peu plus d’un mois.

Le gouvernement québécois multiplie les provocations violentes : menaces d’exclusion des leaders de mouvement pour l’exemple[1] (d’après certains déjà mises à l’œuvre), de supprimer la session[2]…sans parler d’une brutalité policière aberrante[3] quand on pense à la mobilisation somme toute assez faible et au fait qu’on parle d’étudiants, non armés et pour le moment plus que pacifiques[4].

Je trouve cela fou et effrayant. Effrayant car l’an prochain, une fois de retour à Paris, je compte aller manifester, ne serait-ce qu’en Décembre au moment de la COP2015. Et je sais que la France ne tolère pas plus les manifestations que Québec quand il s’agit de critiquer le néo-libéralisme. Faut-il rappeler Sivens ? Un jeune tué pour ses idées, du propre aveu du personnel politique[5]. Donc en France on peut être tué pour des idées ? Je pensais que c’était une méthode de nazis ou de « communistes ». Lorsque Poutine interdit et maltraite des manifestants, et Dieu sait qu’il l’a fait et continue, on lui dessine une petite moustache brune. Lorsque Valls interdit le soutien à Palestine on plaide l’Ordre Public dans son sillage. Mais comment croyez-vous que Poutine justifie ses interdictions ? Lorsque le même Poutine fait passer des lois de contrôle des ONG dénoncées comme des chevaux de Troie américains, on hurle à la mort contre le tyran. Mais personne ne porte plainte contre Sarkozy quand il s’envole dans ses délires profonds et met sur le même plan écologistes, extrême-gauche, extrême-droite et le terrorisme islamiste[6].

A force de clamer que nous sommes une démocratie en nous posant en opposition à tous ces régimes détestables nous avons fini par y croire. Oui nous vivons mieux que si nous étions gouvernés par Poutine, probablement. Ou je préfère certes Sarkozy à l’Etat Islamique. Et donc ? Je devrais avaler des couleuvres sous ce prétexte ? La démocratie n’est pas une incantation, elle est une conquête perpétuelle. La génération de nos parents l’a surement oublié  et aujourd’hui les gouvernants sentent qu’il suffit de deux concepts bien placés pour justifier tout et n’importe quoi : que ce soit la refondation du discours du Front National par le biais d’une utilisation abusive des « valeurs républicaines »[7], Valls et l’ordre public, la loi de renseignement que toutes les associations condamnent[8] mais que le simple mot de « sécurité » suffit à sanctifier…La Démocratie n’est plus qu’un jeu d’incantations.

Je prendrai l’exemple du 11 Janvier que je trouve symptomatique. Le 11 Janvier les français sont descendus dans la rue pour montrer qu’ils n’avaient pas peur et qu’ils continueraient de brandir bien haut la « liberté d’expression ». Mais ont-ils dit ce qui se cachait derrière ce concept ? Non. Et les politiciens s’en sont chargés pour nous. Ils nous ont donné « Je suis Charlie » comme une incantation obligatoire. Ils ont permis à Netanyahou, Erdogan, Lavrov et autres de passer du côté de « la liberté d’expression » contre le « fanatisme ». Dès lors que le concept se retrouve défini de cette manière il ne reste plus qu’à l’appliquer ; et la « liberté d’expression » devient un moyen de plus pour brutaliser la population « arabo-musulmane » d’un côté et brider toute la société civile de l’autre. Douce ironie.

Il y avait des choses à dire pour la liberté d’expression le 11 janvier. Il fallait rappeler qu’un jeune avait été tué par la police pour ses idées. Il fallait rappeler que les médias publics sont dévorés par des intérêts privés[9]. Il fallait rappeler que Manuel Valls estime que le soutien à Palestine est un acte criminel. Il fallait rappeler qu’Erdogan fait sombrer son pays dans l’autocratie. Nous avions des choses à dire mais beaucoup trop d’entre nous se sont tus. Et je ne leur crache pas dessus. Je pense aussi que parfois il faut savoir se taire quelques minutes, par respect, pour se recueillir, pour réfléchir. Mais les gouvernants n’ont pas cherché la décence.

Et voilà comment aujourd’hui la rue appartient toujours moins aux citoyens pour devenir une propriété privée partagée par l’Etat et les groupes privées[10]. Il faut demander au gouvernement si nous, voyous potentiellement dangereux pour le sacro-saint Ordre Public, avons le droit de dire ce que nous pensons de leur politique. Si oui ? Allez manifester. Et d’offrir le champ de mars aux homophobes, les champs Elysées à Gattaz et j’en passe. Si non ? Vous serez battus, arrêtés, envoyés en prison[11]. Vous serez taxés de terroristes.

Oui, la démocratie n’est pas une incantation et il n’appartient qu’à nous d’aller récupérer la rue comme tentent de le faire nos camarades québécois. Tandis que nous restons retranchés, moi comme d’autres, Manuel Valls suit les traces du maître Sarkozy pour faire de la République son ascenseur social personnel. Et gare à ceux qui l’ouvrent. Une matraque dans les dents ça laisse des traces.

[1] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2015/04/01/002-ministre-education-francois-blais-expulsion-etudiants.shtml

[2] https://ricochet.media/en/363/everything-you-need-to-know-about-quebecs-latest-student-strike?fb_ref=Default

[3] https://ricochet.media/fr/380/des-voix-selevent-contre-la-repression-politique-du-mouvement-de-greve-sociale

[4] Sur le sujet je vous renvoie à l’article de Clémence : https://reflexionssauvages.wordpress.com/2015/04/06/printemps-2015-printemps-erable-episode-2/

[5] Propos de Thierry Carcenac ; http://www.lexpress.fr/actualite/politique/mort-de-remi-fraisse-mourir-pour-des-idees-est-ce-relativement-bete_1616489.html

[6] http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/03/13/nicolas-sarkozy-un-vote-pour-le-fn-c-est-un-elu-ps-de-plus_4592883_823448.html?xtmc=sarkozy&xtcr=5

[7] Un livre récent « Marine le Pen prise aux mots » travaille à décrypter cet usage de certains mots pour masquer la continuité du discours frontiste. Voilà une critique de l’ouvrage : http://roadsmag.com/marine-le-pen-prise-aux-mots-par-cecile-alduy-et-stephane-wahnich3215678902/

[8] http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/03/18/les-critiques-de-la-cnil-contre-le-projet-de-loi-sur-le-renseignement_4595839_4408996.html pour la CNIL, http://www.journaldugeek.com/2015/04/25/mozilla-critique-loi-renseignement/ pour Mozilla….Suivent J. Toubon, Human Rights Watch…

[9] Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, le classique sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=fshz0kJEkBE

[10] Une lecture introductive sur le sujet est le livre de Naomi Klein « No Logo » http://fr.wikipedia.org/wiki/No_Logo

[11] http://www.npa2009.org/communique/scandaleuse-condamnation-dun-militant-jeune-du-npa-de-la-prison-ferme

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  1. Pingback: S’approprier la République | réflexions sauvages

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